auth7 sept. 2026 · 8 min de lecture · par Flavien

L'identifiant : email, pseudonyme, alias

L'adresse email est la moitié gauche de la paire qui fuite. Pseudonyme, alias par service : ce que chaque cran change pour un attaquant.

On change de mot de passe tous les ans. On ne change jamais d'adresse email.

Une fuite qui circule ressemble à ça : une ligne par compte, l'adresse email à gauche, le mot de passe à droite, un deux-points entre les deux. Tout le conseil disponible porte sur la moitié droite. La moitié gauche, personne ne la touche.

On demande toujours si le mot de passe est assez solide. Presque personne ne demande à qui il est attaché. La question est mal découpée : le rejeu automatisé a besoin des deux moitiés, et il s'écroule dès qu'une seule des deux devient incertaine.

Cette moitié gauche a ses propres paliers, et le simulateur les note. Sur un compte déjà correctement tenu, changer d'identifiant est parfois le geste qui coûte le moins et qui rapporte le plus.

D'où ça vient

L'identifiant naît collé au mot de passe. Sur les systèmes à temps partagé des années 1960, chaque personne reçoit un nom d'utilisateur propre à la machine, et ce nom ne circule pas : il n'a de sens que dans cette salle, sur ce système.

Le web des années 2000 a dissous cette propriété. L'adresse email devient l'identifiant par défaut, parce qu'elle rend trois services d'un coup : elle est unique, elle permet de confirmer l'inscription, elle permet de réinitialiser le mot de passe. Le prix payé est invisible sur le moment. Le même identifiant sert désormais sur des centaines de sites, il est écrit dans les signatures de tes messages, il figure dans les carnets d'adresses de tes contacts, et il ne change jamais.

La réponse technique arrive à la fin des années 2010, sous la même forme chez trois acteurs différents.

SimpleLogin. Le projet démarre en 2019, la société française est créée en 2020, et Proton l'achète le 8 avril 2022. Le principe : une adresse jetable par service, qui redirige vers ta vraie boîte, désactivable d'un clic.

Firefox Relay. Mozilla ouvre le service en version d'essai en août 2020, sous forme d'extension, avec la même mécanique de masque et de redirection.

Masquer mon adresse e-mail. Apple annonce iCloud+ à la WWDC de juin 2021 et livre la fonction avec iOS 15. Elle génère une adresse aléatoire en @privaterelay.appleid.com à chaque formulaire, et s'appuie sur le relais déjà utilisé par « Se connecter avec Apple » depuis 2019.

Aucun des trois n'a été conçu d'abord contre l'attaque. Le moteur de départ est le pistage publicitaire et le courrier indésirable. L'effet sur l'authentification est un bénéfice de bord, et il est réel.

Le problème que ça résout

Trois choses, dans cet ordre d'importance.

Casser la paire. Le rejeu d'identifiants fuités a besoin des deux moitiés. Le simulateur le compte à 0,90 pour l'opportuniste automatisé quand identifiant et mot de passe sont connus. Un alias par service applique un facteur 0,10 à cette valeur pour l'opportuniste et 0,50 pour le ciblé. Un pseudonyme applique 0,35 et 0,70. La raison est mécanique : l'attaquant qui rejoue une liste de dix millions de paires n'a pas envie de deviner à quel compte correspond a7f3k2@simplelogin.co.

Fermer le premier obstacle du chemin. Avant le mot de passe vient l'identifiant. Le simulateur compte « identifiant connu ou deviné » à 1,00 / 1,00 / 1,00 pour une adresse email ou un numéro de téléphone : aucun obstacle, la valeur est certaine pour les trois attaquants. Un pseudonyme la fait tomber à 0,40 / 0,75 / 0,95. Un alias par service, à 0,20 / 0,60 / 0,95.

Trahir le leurre. Une adresse par service transforme ta boîte en détecteur. Un message qui prétend venir de ta banque mais qui arrive sur l'adresse réservée à un forum de bricolage n'a plus besoin d'être examiné. Le simulateur traduit ça par un facteur 0,70 sur l'exposition à l'hameçonnage. Ça marche aussi dans l'autre sens : quand une adresse réservée à un seul service commence à recevoir de la publicité, tu sais qui a fuité ou revendu.

Note ce que le troisième point implique. L'alias donne une information de provenance qu'on n'a jamais eue autrement.

Les problèmes que ça ajoute

L'alias est une bonne mécanique, et elle se paie tous les jours plutôt qu'une fois. Pourquoi ne pas en poser partout dès demain matin ? Parce que chaque alias devient une pièce à tenir, et qu'une pièce perdue coûte le compte.

Un effort de gestion, permanent. Chaque alias se crée, se nomme, se retrouve. À trois comptes, c'est amusant. À quatre-vingts, c'est ingérable sans un gestionnaire de mots de passe qui range l'alias avec le reste. L'alias ne se pose donc pas avant le coffre, il se pose après.

Une dépendance supplémentaire. Ton service d'alias devient un point de passage sur le chemin de tous tes comptes. S'il ferme, si ton abonnement expire, si le compte est suspendu, les redirections s'arrêtent. Les services n'ont plus aucun moyen de te joindre, y compris pour une réinitialisation. Poser les alias sur un domaine qui t'appartient déplace le problème sans le supprimer : la dépendance passe au bureau d'enregistrement du domaine, et l'oubli d'un renouvellement produit le même résultat.

Des refus. Certains services, banques et administrations en tête, rejettent les domaines connus des fournisseurs d'alias. Tu découvres le refus au moment de créer le compte, parfois au moment de le récupérer.

Le numéro de téléphone est un mauvais identifiant. Il est aussi certain à deviner qu'une adresse email, avec 1,00 / 1,00 / 1,00 dans le simulateur, et il ouvre en prime un chemin qui n'existerait pas sans lui : le détournement de ligne mobile, compté 0,02 / 0,25 / 0,30. Le FBI a publié en février 2022 une alerte publique sur cette technique, où l'attaquant obtient d'un opérateur le transfert du numéro sur une carte SIM qu'il contrôle. Le détail du mécanisme est dans Le code par SMS.

Un pseudonyme réutilisé n'est plus un pseudonyme. Le même surnom sur quarante sites redevient un identifiant stable, cherchable, et souvent relié à ton nom quelque part. Le pseudonyme n'a rien perdu de ses qualités : c'est l'habitude de le reprendre partout qui l'a transformé en identifiant. La valeur de 0,40 pour l'opportuniste suppose un pseudonyme qui ne sert qu'ici.

Les niveaux

Quatre paliers, du plus ouvert au plus fermé. La valeur citée est celle de la technique « identifiant connu ou deviné », dans l'ordre opportuniste / ciblé / proche.

Adresse email nominative. 1,00 / 1,00 / 1,00. Ton prenom.nom@fournisseur.com figure dans des dizaines de fuites, dans les carnets d'adresses de tes contacts, et se devine à partir de ton nom. Il n'y a pas d'obstacle à franchir.

Numéro de téléphone. 1,00 / 1,00 / 1,00, plus le détournement de ligne en cadeau. Le palier le moins intéressant du lot.

Pseudonyme. 0,40 / 0,75 / 0,95. L'opportuniste automatisé perd 60 % de ses chances, parce que ses listes ne portent pas le bon identifiant. Le ciblé, qui te cherche activement, retrouve un pseudonyme dans trois quarts des cas. Le proche le connaît.

Alias par service. 0,20 / 0,60 / 0,95. Le meilleur rapport entre l'effort et l'effet contre l'attaque de masse. L'écart entre 0,40 et 0,20 sur l'opportuniste vient du fait qu'un alias aléatoire ne se devine pas du tout, là où un pseudonyme se réutilise souvent ailleurs.

Le 0,95 constant sur le proche mérite un mot. Quelqu'un qui a accès à tes écrans, à ton courrier ou à ton téléphone lit ton identifiant, quel qu'il soit. Aucun palier d'identifiant ne le ralentit. Contre lui, le travail se fait sur les appareils et sur les portes de service.

Les scénarios d'attaque

TechniqueCe qu'elle franchitOpportunisteCibléProche
Identifiant connu ou deviné, email ou téléphoneidentifiant1,001,001,00
Identifiant connu ou deviné, pseudonymeidentifiant0,400,750,95
Identifiant connu ou deviné, alias par serviceidentifiant0,200,600,95
Rejeu d'identifiants fuités, identifiant nominatifmot de passe réutilisé0,900,950,95
Rejeu, réduit par un pseudonymemot de passe réutilisé0,320,670,95
Rejeu, réduit par un aliasmot de passe réutilisé0,090,480,95
Détournement de la ligne mobileSMS et SMS de secours0,020,250,30
Fausse page de connexion, statiqueidentifiant puis mot de passe0,180,500,40

Ces valeurs sont des règles écrites à la main, pas un relevé statistique. Elles classent des configurations les unes par rapport aux autres, et rien au-delà.

La ligne à regarder est la sixième. Sur un compte au mot de passe réutilisé, poser un alias fait passer l'opportuniste de 0,90 à 0,09. C'est un facteur dix obtenu sans toucher au mot de passe, et sans second facteur.

À ne pas mal lire : ce facteur dix porte sur une seule technique, et le compte garde toutes ses autres portes. Si la réinitialisation par email reste ouverte et si le support répond à qui appelle, l'alias ne déplace pas la note finale. Le simulateur retient le chemin le moins cher, et l'attaquant fait pareil.

Pour le ciblé, l'effet est plus modeste, de 0,95 à 0,48. Quelqu'un qui te vise nommément finit souvent par relier l'alias à toi, par un message que tu as envoyé, par une fuite du service d'alias lui-même, ou par une simple recherche sur ton nom dans une base agrégée.

Ce qu'il faut faire

1. Arrête de donner l'adresse de ta boîte principale. Ça ne coûte rien, et ça se prend comme une habitude. Chaque nouveau formulaire est une occasion.

2. Pose un alias là où ça change quelque chose. Les comptes dont dépendent les autres d'abord : le bureau d'enregistrement de ton domaine, l'hébergeur, la banque, les impôts. Le compte de la boîte email elle-même ne peut pas prendre d'alias, ce qui en fait un cas à traiter séparément dans L'email comme facteur.

3. Range l'alias avec le mot de passe. Dans le même gestionnaire, dans la même fiche. Un alias que tu ne retrouves pas est un compte que tu ne récupères pas.

4. Déclare une adresse de repli chez un autre fournisseur. Elle sert le jour où le service d'alias ou la boîte principale devient inaccessible. Le simulateur évalue ça dans la récupérabilité, sur le scénario « ton compte Google ou Apple est suspendu ».

5. Sors ton numéro de téléphone du rôle d'identifiant partout où le service accepte autre chose.

Ce qui dépend du service se vérifie à l'inscription. Accepte-t-il un identifiant distinct de l'adresse email ? Accepte-t-il les domaines d'alias ? Et surtout : son message d'erreur distingue-t-il « identifiant inconnu » de « mot de passe incorrect » ? Un service qui fait cette distinction annonce à qui demande quels comptes existent chez lui, et annule une partie de ce que ton alias t'a acheté.

Le modèle ne couvre pas tout, et c'est un choix de périmètre. Un identifiant discret ne protège de rien si ton poste est compromis, si une session ouverte est volée, ou si le service lui-même publie ton adresse dans un profil visible. L'alias travaille contre l'attaque de masse et contre le leurre, pas contre quelqu'un qui est déjà dans la place.

Questions fréquentes

Un pseudonyme suffit-il, ou faut-il des alias ?
Un pseudonyme unique par service produit presque le même effet qu'un alias contre l'attaquant automatisé. Réutilisé partout, il redevient un identifiant stable, donc trouvable.
Que se passe-t-il si mon service d'alias ferme ?
Tous les services qui écrivent à ces adresses cessent de te joindre, y compris pour une réinitialisation de mot de passe. C'est la raison de garder un domaine à toi ou une adresse de repli déclarée sur les comptes importants.
Pourquoi ne pas utiliser son numéro de téléphone comme identifiant ?
Il est aussi devinable qu'une adresse email, et il ouvre en plus le détournement de ligne mobile, qui donne accès aux codes envoyés par SMS et aux procédures de récupération adossées au numéro.
Les alias protègent-ils contre l'hameçonnage ?
Partiellement. Le simulateur applique un facteur 0,70 à l'exposition, parce qu'un message qui arrive sur une adresse réservée à un autre service se trahit tout seul. Un message envoyé à la bonne adresse reste crédible.
Faut-il un alias sur tous les comptes ?
Non. Commence par les comptes dont dépendent les autres : la boîte email, le registrar du domaine, l'hébergeur, la banque. Le reste peut suivre au rythme des inscriptions.

Sources

  1. OfficielSimpleLogin rejoint Proton (avril 2022)
  2. OutilFirefox Relay, service de masquage d'adresse de Mozilla
  3. OfficielApple, configurer et utiliser Masquer mon adresse e-mail dans iCloud+
  4. OfficielFBI IC3, alerte publique sur le détournement de ligne mobile (février 2022)

1 risque, 1 fix

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