Tu ouvres l'application de ta banque. Elle affiche une demande d'empreinte, tu poses le doigt, tu es entré. Aucun mot de passe n'a été tapé, aucun code à six chiffres n'a transité par un SMS. Ce que tu viens d'utiliser s'appelle une clé d'accès (passkey).
C'est le premier moyen d'authentification qui refuse de fonctionner sur le mauvais site, sans te demander ton avis.
On demande en général si les clés d'accès signent la fin du mot de passe. Mauvais axe. Une clé posée à côté d'un mot de passe toujours actif ne ferme rien du tout, elle ajoute une couche par-dessus une porte restée ouverte. Le gain ne vient pas de la cryptographie. Il vient de ce qu'on accepte de fermer derrière, et ça, c'est une décision, pas une propriété du protocole.
Le second prix n'est pas affiché sur l'écran non plus : le jour où tu poses des clés d'accès partout, ton compte iCloud, Google ou ton gestionnaire devient le compte qui commande tous les autres.
D'où ça vient
La FIDO Alliance est lancée en février 2013, avec un objectif énoncé sans détour : remplacer le secret partagé par de la cryptographie à clé publique. L'idée n'a rien de neuf en 2013, elle a quarante ans. Ce qui manquait, c'était un protocole que tous les navigateurs acceptent.
En 2012, Yubico et Google signent un contrat pour concevoir ensemble U2F, un second facteur porté par un objet USB. La FIDO Alliance publie les spécifications finales FIDO 1.0 le 9 décembre 2014. U2F fonctionne, mais il demande une extension par navigateur, et il reste un second facteur : le mot de passe est toujours là, devant.
Le 4 mars 2019, le W3C et la FIDO Alliance annoncent que WebAuthn devient un standard du web. WebAuthn est l'interface que le navigateur expose aux sites ; associée au protocole CTAP, qui parle à l'objet ou à la puce, elle forme FIDO2. Tout est alors en place techniquement, et presque personne n'en a. Le problème restant est domestique : si ta clé privée vit dans ton téléphone et que ton téléphone tombe dans un lac, ton compte part avec.
Le 5 mai 2022, Apple, Google et Microsoft s'engagent publiquement à synchroniser ces identifiants FIDO entre les appareils d'une même personne. Le nom grand public arrive avec cet engagement : clé d'accès, passkey en anglais. iOS 16 les livre le 12 septembre 2022. La synchronisation est ce qui a rendu la chose utilisable au quotidien, et c'est aussi ce qui a créé le problème traité plus bas.
Ce que fait ton appareil, en quatre phrases
À l'inscription, ton appareil fabrique deux clés qui vont ensemble : une privée qu'il garde, une publique qu'il envoie au service. La privée ne part jamais sur le réseau, et le service ne la voit à aucun moment. À chaque connexion, le service envoie une question aléatoire, ton appareil la signe avec la clé privée, le service vérifie la signature avec la clé publique qu'il détient. Et surtout : au moment de l'inscription, ton appareil a enregistré l'adresse exacte du site, et il ne proposera cette clé sur aucun autre domaine.
Le problème que ça résout
Il n'y a plus de secret à recopier. Tout le reste découle de cette phrase.
Le rejeu d'identifiants fuités n'a rien à rejouer. Un mot de passe qui traîne dans une liste de fuite ouvre d'autres comptes, pas celui-ci. Le cassage hors ligne après une fuite du service n'a rien à casser non plus : ce que le service stocke est une clé publique, qui ne sert qu'à vérifier des signatures.
La page relais en temps réel est l'attaque qui a rendu le code temporaire décevant. L'attaquant place une page entre toi et le vrai site, te laisse taper ton mot de passe et ton code à six chiffres, et les rejoue dans la seconde. Contre une clé d'accès, cette page n'a rien à relayer. Ton appareil compare le domaine affiché à celui qu'il a enregistré, ne trouve pas de correspondance, et ne propose rien. Le refus est mécanique, la personne n'est pas consultée, donc elle ne peut pas se tromper. C'est exactement ce que le NIST appelle « résistant à l'hameçonnage ».
La fausse page statique reste muette pour la même raison, et le faux conseiller au téléphone aussi : il n'y a aucun code à dicter.
Dans le simulateur, la page relais franchit l'identifiant, le mot de passe, le SMS, le code temporaire, le code par email, l'approbation par notification puis le compte tiers. La clé d'accès est le seul obstacle de la liste qu'elle ne franchit pas.
Les problèmes que ça ajoute
La clé synchronisée est copiable par construction. C'est la fonction qu'Apple, Google et les gestionnaires ont ajoutée en 2022 pour que changer de téléphone ne veuille pas dire réenrôler quarante comptes. Le besoin était réel et la réponse est bonne. Elle déplace simplement le point de rupture : le compte du trousseau devient le compte qui commande tous les autres. Qui entre dans ton compte iCloud ou dans ton gestionnaire n'a plus besoin de tes clés une par une, il les a toutes. Le simulateur nomme ce défaut de structure « plafonné par le compte tiers » : un compte ne vaut jamais plus que celui qui sert à y entrer.
La suspension du compte de plateforme rend le trousseau inaccessible. Aucun attaquant là-dedans : une décision automatisée, un faux positif, un litige de facturation. Tes clés sont toujours chiffrées quelque part et tu n'y accèdes plus. Le simulateur compte ce scénario dans la récupérabilité, au même titre que le téléphone perdu.
Un poste compromis peut faire signer la clé sans jamais l'extraire. Unit 42 a publié le 3 août 2026 trois chaînes d'attaque visant Google Password Manager dans Chrome, sur Windows, sur des machines équipées d'une puce TPM. Dans deux d'entre elles, un logiciel malveillant déjà présent obtient la signature sans interaction : ni consentement, ni biométrie, ni déverrouillage, ni privilège élevé. La troisième va plus loin et sort la clé de chiffrement depuis la mémoire du navigateur. Aucune ne casse la cryptographie, et toutes supposent le même point de départ : le logiciel tourne déjà chez toi. La puce protège l'extraction de la clé, pas son usage. Le simulateur ne modélise pas cette situation, et c'est un choix assumé : un poste tenu rend tous les facteurs équivalents.
Le mot de passe gardé à côté reste le chemin que l'attaquant prend. Poser une clé d'accès sur un compte qui accepte toujours le couple identifiant plus mot de passe ne ferme aucune porte, ça en ajoute une. Le moteur applique cette règle sans exception : ajouter une porte n'améliore jamais la note, en fermer une l'améliore toujours.
Reste ce qui ne dépend pas de toi. Beaucoup de services acceptent d'enrôler une clé d'accès et refusent de retirer le mot de passe, ou gardent la réinitialisation par email ouverte sans exiger le second facteur. Dans ce cas la clé améliore ton confort quotidien et pas ta note.
Les niveaux
Le simulateur distingue deux paliers, et le NIST les sépare de la même façon.
La clé synchronisée vit dans un trousseau (iCloud, Google Password Manager, Bitwarden, 1Password) et se réplique sur tes appareils. Le NIST SP 800-63B-4 l'admet à AAL2, le niveau qui demande deux facteurs avec une option résistante à l'hameçonnage. Pourquoi lui refuser AAL3, puisque la cryptographie est la même ? Parce qu'AAL3 exige une clé privée non exportable, stockée dans un environnement d'exécution isolé protégé par le matériel, et qu'une clé qui se recopie sur cinq appareils est exportable par définition.
La clé liée à l'appareil est générée dans une puce et n'en sort pas. AAL3 redevient possible. C'est le cas d'une clé physique, et de certaines clés d'accès créées directement dans l'élément sécurisé d'un appareil, sans synchronisation. Le prix est celui de tout ce qui ne se copie pas : ce qui ne sort pas ne se sauvegarde pas, tant pis pour le confort.
Côté chiffres, le simulateur compte la prise de contrôle du trousseau synchronisé à 0,01 pour l'opportuniste automatisé, 0,06 pour le ciblé à distance, 0,08 pour le proche. À comparer au rejeu d'identifiants fuités contre un mot de passe réutilisé, à 0,90 / 0,95 / 0,95. L'écart intéressant ne se lit pas dans ces trois nombres. Il se lit dans ce que la clé arrête : le relais et l'hameçonnage tombent à zéro sur ce chemin, à condition qu'elle soit le seul chemin.
Le simulateur chiffre son coût à 1 unité d'effort, le moins cher de tous les facteurs qu'il connaît. Une empreinte remplace une saisie.